TRIBUNE : « Réinventons les complexes militaro-industriels d’antan ! »
L’industrie de défense française, déjà très mobilisée, n’est pas prête à saisir l’opportunité du réarmement de l’OTAN. Il faut repenser la production industrielle dans ce secteur, plaide Jean-Marc Liduena, directeur du cabinet Circle Strategy.
La France n’est pas prête à saisir l’opportunité du réarmement massif de l’OTAN. C’est la conclusion alarmante que dresse le groupe Caisse des Dépôts dans son livre blanc pour la défense. Le manque à gagner pourrait monter jusqu’à 45 milliards d’euros par an. Face à cette catastrophe économique et stratégique en gestation, notre base industrielle et technologique de défense (BITD) est à la croisée des chemins. Avec un taux d’utilisation de 91 % de leurs chaînes de production, les industriels de défense français sont dans l’impossibilité d’augmenter la cadence, alors même que la demande explose.
Le « brouillard de la guerre » est théorisé par Clausewitz comme cette « grande incertitude [liée au manque] d’informations en période de guerre [où] toutes les actions doivent […] être planifiées avec une légère zone d’ombre ». De manière analogue, nos entreprises peinent à naviguer dans le flou ambiant. Face à un contexte géopolitique explosif et des finances publiques exsangues, elles doivent impérativement revoir leur stratégie : avancer à l’aveuglette dans ce brouillard n’est plus une option. Il en va de notre souveraineté – et de notre survie.
Réinventer les modèles
Le constat est sans appel : notre industrie de défense est au bord de l’asphyxie. Impossible d’accélérer la production sans une refonte complète des méthodes et des outils. PME, start-up innovantes ou mastodontes comme Thalès et Dassault, tous sont appelés à réinventer leur modèle opérationnel. Il faut réformer les processus de fabrication, de logistique, d’approvisionnement, et surtout oser se transformer grâce à l’IA. Les Etats-Unis ont déjà sauté le pas. Depuis 2022 et en collaboration avec Nvidia, Lockheed Martin déploie par exemple son « AI Factory », un écosystème interne qui lui permet de développer différents outils à grande échelle. Résultat : plus de 100 projets déjà intégrés, du prototypage à la production, pour muscler l’innovation et gagner en productivité.
Les industriels de défense doivent bâtir un modèle plus flexible, plus réactif, plus ambitieux. Cette dynamique est atteignable, en témoigne le géant allemand de la défense Rheinmetall. En s’inspirant du monde de la tech, grâce à une stratégie d’acquisitions ciblées et de partenariats technologiques agressifs, l’entreprise a vu son chiffre d’affaires bondir de 52 % en deux ans, atteignant presque les 10 milliards d’euros en 2024, tandis que sa capitalisation boursière culminait à 77 milliards au 1er août.
Des fonds d’investissement
Mais quel prix sommes-nous prêts à payer pour cette modernisation ? Rheinmetall n’a pas hésité à s’allier avec des entreprises américaines et israéliennes, quitte à fragiliser la souveraineté européenne. Si le réveil industriel nécessite des financements, il ne peut passer par une ouverture inconsidérée aux capitaux étrangers. Dès lors, comment transformer l’écosystème tout en le gardant sous contrôle ? Faut-il ouvrir l’armement à des fonds d’investissement ? Oui, répond Bercy. La mobilisation récente d’un consortium de 80 fonds de private equity français est une initiative louable, mais qui doit être accompagnée d’une vigilance extrême.
Imaginez ce que deviendraient Thalès, Dassault, Airbus ou Safran si les investisseurs américains ou chinois s’emparaient de ces actifs. L’exemple de Photonis, fleuron de la vision nocturne implanté en Corrèze, est là pour nous en rappeler les risques. En 2020, sans une intervention décisive de l’Etat, l’entreprise serait passée sous pavillon américain.
Lignes de production hybrides
L’économie de guerre ne se limite pas aux armes. Aujourd’hui, les entreprises civiles françaises auraient tout à gagner à y prendre part. En 1939, Renault mobilisait ses ateliers pour produire des chars. Capables de manufacturer des petites pièces en série, les industriels de la grande consommation réfléchissent déjà aux manières de rendre leurs lignes de production hybrides afin de fabriquer des composants de drones ou des pièces de munition. Il faut décloisonner, favoriser les synergies et encourager l’innovation : il est grand temps de réinventer les complexes militaro industriels d’antan !
Aujourd’hui, 78 % des commandes militaires européennes sont passées hors du continent. C’est un scandale stratégique. Airbus, MBDA, KNDS doivent être les piliers d’une industrie européenne forte, capable d’inverser cette fuite. L’enjeu est clair : investir massivement, s’unir intelligemment, innover sans relâche et garder le contrôle. La France a les moyens de sa défense. Elle dispose d’une industrie forte, d’un tissu bancaire solide, et d’un rayonnement mondial. Si nous ne voulons pas laisser ces 45 milliards filer directement dans les poches de l’Oncle Sam, il n’y a pas une minute à perdre.
Jean-Marc Liduena est directeur général du cabinet Circle Strategy
Liduena, Jean-Marc « Défense : « Réinventons les complexes militaro-industriels d’antan ! » » in Les Echos, 21/08/2025









