TRIBUNE : Les retards de paiement agissent comme une taxe sur l’innovation industrielle française

7 avril 2026

La trésorerie des entreprises de taille intermédiaire ne doit pas être le découvert gratuit des grands groupes, tel est l’objectif de la proposition de loi Rietmann, adoptée le 19 février au Sénat, rappelle, dans une tribune au « Monde », le stratégiste Jean-Marc Liduena.

L’économie française fait face à une incohérence : malgré une ambition de souveraineté industrielle sans précédent, les retards de paiement affaiblissent le tissu de petites et moyennes entreprises (PME) et des entreprises de taille intermédiaire (ETI). Ils représentent 17 milliards d’euros de trésorerie captés chaque année par 50 % des grandes entreprises sur le dos de leurs fournisseurs, dont 5 milliards par l’Etat.
Il s’agit autant d’un sabordage économique que d’un manquement éthique, qui a accéléré la défaillance de près de 70 000 entreprises en 2025. Les pénalités de retard de paiement, plafonnées jusqu’ici à 2 millions d’euros, devraient désormais s’élever à 1 % du chiffre d’affaires mondial de l’entreprise débitrice.

La sanction peut être jugée disproportionnée pour des fautes qui sont souvent non délibérées. Mais la proposition de loi Rietmann [adoptée à l’unanimité par le Sénat le jeudi 19 février] a le mérite de ne pas s’arrêter à l’intentionnalité des grands groupes. L’enjeu est de remplacer la négligence administrative par une éthique de la responsabilité contractuelle indispensable à la souveraineté. Ces délais étaient une source de cash-flow [flux de trésorerie] à peu de frais et fournissaient un levier d’optimisation financière au débiteur. Du côté des créditeurs, les retards de paiement menaçaient près de 270 000 emplois.

Reconstruire la souveraineté

Or une entreprise dont le besoin en fonds de roulement est financé au péril de ses sous-traitants contredit la valeur durable qu’elle prétend créer par ailleurs. A l’échelle nationale, on ne peut pas reconstruire la souveraineté sans une entraide entre Etat, territoires et entreprises pour renforcer le socle productif. Les législateurs entendent siffler la fin d’une récréation coûteuse. La proposition de loi Rietmann vient à point nommé pour les petites entreprises. Quant aux grandes entreprises, elles devront améliorer leur processus de paiement pour rester compétitives.

Depuis 2021, La France entend rattraper son retard industriel avec le plan France 2030, mais elle scie la branche sur laquelle elle est assise. Il est en effet inutile de verser 54 milliards d’euros pour faire émerger des filières souveraines dans l’hydrogène vert ou les semi-conducteurs, si les ETI et PME meurent d’une crise de liquidité quotidienne. Une entreprise affaiblie par des tensions financières est vulnérable sur tous les fronts.
Elle est plus sensible aux cyberattaques et s’enlise dans une dépendance à l’affacturage, dont les tarifs ont bondi de 18 % depuis 2024 et dont les coûts amputent sa marge nette. Elle perd en compétitivité au sein de l’Europe, les délais de paiement atteignant cinquante jours en moyenne en France, contre trente jours en Allemagne. Pendant des décennies, les retards de paiement ont agi comme une taxe sur l’innovation industrielle française. La proposition de loi Rietmann entend restaurer la capacité d’autofinancement et d’investissement des entreprises.

Une menace financière

La solidité industrielle n’est pas une fin en soi, mais un rempart contre la dépendance et la prédation internationale. La proposition de loi Rietmann est un jalon dans la reconquête de la souveraineté. Une petite entreprise fragilisée est une proie facile pour des entreprises étrangères. Les exemples abondent pour illustrer cette hémorragie des compétences et des brevets. La française Exxelia excellait dans les composants électroniques destinés aux programmes spatiaux. Elle est passée en 2023 sous pavillon américain. En 2025, ce fut le cas de LMB Aerospace, leader des ventilateurs électriques du Rafale et du char Leclerc. Ces transferts de contrôle affectent l’autonomie stratégique de la France. Ils représentent une perte sèche des deniers publics investis dans l’innovation et exposent les données françaises sensibles dans le cadre du Patriot Act. La proposition de loi Rietmann permet aux entrepreneurs de conserver leur autonomie décisionnelle et financière, à l’Etat de protéger les actifs stratégiques et de consolider la souveraineté nationale par la maîtrise de son capital industriel.

Ces nouvelles pénalités feront peser une menace financière à l’encontre des grands groupes. Mais il est essentiel de prévoir des paiements sans délai et d’assurer à la fois la santé du dernier sous-traitant et la résilience de la chaîne de valeur. Les grandes entreprises doivent changer de modèle, ce qui permettra de construire une économie souveraine, où la performance des grands groupes viendra de l’innovation client et de l’excellence technologique. La trésorerie des PME et ETI n’est pas le découvert gratuit des grands groupes. Elle est en revanche le carburant indispensable de l’avenir industriel.

Jean-Marc Liduena est directeur général du cabinet Circle Strategy.

Pour consulter notre tribune dans Le Monde

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